VI. LE JAHRHUNDERTRING À BAYREUTH, 1976-1980

Déjà en 1972, Wolfgang Wagner, frère de Wieland et neveu de Richard, avait demandé à Pierre Boulez de diriger le Ring à Bayreuth à l'occasion du centenaire de la première représentation. C'est à lui qu'il revenait de choisir le metteur en scène ; en janvier 1974, après avoir essuyé les refus d'Ingmar Bergman, Peter Brook et Peter Stein, le directeur s'adressa – sans le connaître, mais sur recommandation de Michel Guy, l'inventeur du Festival d'Automne – à Patrice Chéreau, issu du monde de la peinture et dont la carrière fulgurante comptait très peu de productions de théâtre musical à son actif (il n'en aura en tout que 14, contre 23 pour Visconti et 85 pour Ronconi) ; la première, vue et appréciée par Visconti lui-même, avait été L'Italienne à Alger de Rossini, dirigée par Thomas Schippers, au Festival de Spoleto de 1969, passé à l'histoire pour l'Orlando de Ronconi.
Pour monter le Ring de 1976, Chéreau, qui ignore tout de Wagner, s'entoure – depuis 1967 et jusqu'à sa mort – de Richard Peduzzi, lui aussi artiste, chargé des décors (réalisés en partie à Rome par Carlo Maggi), et, comme à son habitude, de Jacques Schmidt à qui il confie la création des costumes. Dans ce cas précis, le metteur en scène cesse de considérer les acteurs – et pour lui, les chanteurs sont et seront toujours – comme des « supports pour des images préétablies » : il donne vie avec eux, en trois mois de répétitions, à 15 heures de spectacle, qui configurent un monde cohérent, où chaque personnage, même les plus petits, assume une nouvelle vie et où l'on retrouve quelques échos lointains du Milan bien-aimé de Strehler (à commencer par le recours fréquent au brouillard). À chaque instant, Chéreau est accompagné du très cultivé Boulez, de vingt ans son aîné, qui est également compositeur, tandis que la solidarité de Wolfgang Wagner, malgré une création si différente de celles habituelles à Bayreuth, ne faiblit jamais.
Les histoires complexes du Ring sont racontées sur scène avec un réalisme et une immédiateté impressionnants, fidèles, dans leur essence, au livret de Wagner lui-même et à la partition, tandis que l'énorme travail de préparation, si riche en stimuli culturels, littéraires et visuels, prévisibles (Grimm, Nietzsche, Mann, Adorno...) et imprévisibles (Dante, Poe, Verne, Dumézil, Genet, mais aussi Dürer, Brueghel et la peinture anglaise du XVIIIe siècle ou le New York des années 1900, mais aussi le Visconti du Guépard et de Ludwig), ne devient pas un fardeau mais un moteur. Le renouvellement radical de l'image, accompagné d'un travail sans précédent sur les corps des interprètes (des gestes aux visages), provoque des réactions violentes dans le public – mais l'hostilité n'avait pas manqué même au sein de l'orchestre – lors de la première représentation, qui se déroule du 24 au 29 juillet 1976 ; cela ira jusqu'à des menaces de mort à l'encontre du metteur en scène.
Le Ring de Chéreau, caractérisé par une redécouverte des racines romantiques de Wagner, reste à l'affiche pendant cinq ans, soumis à une maintenance continue, avec des variations significatives entre l'édition de 1976 et les suivantes, parmi lesquelles se distinguent, en plus de la représentation différente du Walhall et de la suppression des chevaux réels, la modification du rocher sur lequel repose Brünnhilde, qui prend des formes inspirées de L'Île des morts d'Arnold Böcklin (dont les cyprès s'élèveront dans Tristan und Isolde à la Scala en 2007) ; en outre, pendant les années de programmation du Jahrhundertring, Boulez, Chéreau et Peduzzi donnent vie en 1979, à l'Opéra de Paris, à Lulu de Berg, pour la première fois dotée d'un troisième acte (un spectacle qui sera également présenté à la Scala, tandis que le Wozzeck de Ronconi à la Scala sera présenté à Paris).
Au fil des ans, le consensus autour du Ring de Bayreuth, et pas seulement parmi les intellectuels (de Barthes à Foucault), ne cesse de croître, à tel point que lors de la dernière représentation en 1980, les applaudissements durent 85 minutes, avec 101 levées de rideau. Et le spectacle ne tarde pas à devenir un épisode capital de l'histoire culturelle de la seconde moitié du XXe siècle.
